La feuille ne décide de rien. Tu fabriques les quatre avec le même rouleau acheté au supermarché, et personne à table ne saura dire lequel sortait de quel paquet. Ce qui nomme l’objet, c’est la farce et le pays. Le pliage vient après, et il ment plus souvent qu’il ne renseigne.
Un seul point compte vraiment quand tu montes un plateau : la brik tunisienne à l’œuf ne s’avance pas, les trois autres si. Un jaune cru enfermé dans une feuille part dans l’huile dans la minute. Un bourek, une briouate et un samoussa se plient le matin, se rangent crus au congélateur, se frient quand ça t’arrange. C’est cette ligne-là qui organise ta soirée, pas l’orthographe du mot.
Ce qui sépare les quatre, et ce qui ne les sépare pas
Quatre colonnes suffisent à trancher : d’où vient le nom, ce qu’il y a dedans, la forme habituelle, et si ça attend. Le reste relève du folklore de blog.
| Le nom, et d’où il vient | La feuille sous son nom local | La forme habituelle | La farce qui le nomme | S’avance ? |
|---|---|---|---|---|
| Brik, Tunisie | malsouka | disque plié en deux, ou triangle | œuf entier cru, thon, câpres, persil, pomme de terre | non, dès qu’il y a l’œuf |
| Bourek, Algérie | dioul | cigare | viande hachée à l’oignon et à la cannelle, ou fromage | oui, cru au congélateur |
| Briouate, Maroc | warka | triangle, parfois cigare | poulet, kefta, fromage, ou amandes et miel | oui, salée comme sucrée |
| Samoussa, Inde et océan Indien | bande taillée dans la feuille de brick | triangle | pomme de terre et petits pois au cumin et au curcuma | oui, cru ou déjà frit |
Lis la dernière colonne avant les autres. C’est elle qui fixe l’heure à laquelle tu allumes le feu.
0 minutece qui sépare l'œuf cassé du bain d'huile, pour une brik
1 sur 4un seul des quatre refuse d'être plié à l'avance
7 cmla largeur de bande d'un triangle, brick ou samoussa
La brik tunisienne se frit avec un jaune cru dedans
C’est la seule des quatre dont la farce finit de cuire dans l’huile. Chez ma grand-mère, la brik n’était pas une recette. Elle cassait l’œuf sur la feuille tenue à plat dans sa main, rabattait, et le triangle tombait dans le bain sans avoir touché une assiette. Trente secondes entre la coquille et l’huile.
Ce n’est pas une coquetterie de vieille dame. Un jaune cru rend de l’eau, et l’eau traverse une feuille en deux minutes, et il te reste un chiffon collé au plan de travail. J’ai voulu gagner du temps un soir de ftour en pliant six briks d’avance. Quatre étaient percées avant que l’huile soit chaude.
Donc l’huile monte en premier. La feuille se plie ensuite, une par une, au-dessus de la poêle. Et la brik se mange debout, brûlante, le menton par-dessus l’assiette, parce que le jaune coule dès la première morsure. Aucun des trois autres ne donnera jamais ça.
Le thon, les câpres, le persil et la pomme de terre écrasée entourent l’œuf. Ils ne le remplacent pas. Une brik au thon seul existe, elle s’avance comme un bourek, et elle perd exactement ce qui fait courir les gens à table.
Un mot sur l’orthographe, puisqu’elle sème la confusion. En France, le paquet dit « feuille de brick », avec un c. Le plat tunisien s’écrit brik, sans. Les deux graphies vivent leur vie chacune de son côté et ça ne change rien à ta poêle.
Le bourek algérien est un cigare dont la farce est déjà cuite
Viande hachée revenue avec beaucoup d’oignon, persil plat, une pointe de cannelle. Puis refroidie, et c’est cette dernière consigne qu’on saute. Une farce tiède dégage de la vapeur sous la feuille, et la vapeur fait le même travail qu’un jaune cru.
Le cigare se roule sur une bande, les côtés se rabattent en cours de route, le bout se colle. La farce étant cuite, la friture ne sert plus qu’à dorer : une minute par face et le cœur est prêt. Tu peux en plier quarante un dimanche après-midi et en descendre douze du congélateur un mardi soir.
L’exception a un nom : le bourek annabi. À Annaba, c’est un chausson rond, plus large, garni de viande hachée et d’un œuf, et il se conduit comme une brik. Il se fait au moment. Le mot bourek couvre donc les deux régimes selon la ville, ce qui explique pourquoi les discussions sur « brick ou bourek » ne se terminent jamais.
Va plus à l’est et le mot glisse encore. En Turquie, un börek est un grand feuilleté monté en plat, cuit au four et découpé en parts comme une tarte. Même mot, autre objet, autre repas.
La briouate marocaine est la seule des quatre à passer au dessert
Sa feuille porte un nom à elle, la warka, et elle est plus fine que la malsouka tunisienne parce qu’elle ne s’étale pas : elle se tapote par touches sur un plat brûlant. Une warka se déchire donc plus vite sous les doigts qu’une feuille de brick industrielle, et une briouate se plie en une fois, sans reprise.
Côté salé, la briouate reçoit du poulet au citron confit, de la kefta, du fromage, des crevettes. Côté sucré, elle reçoit une pâte d’amande parfumée à la cannelle et à la fleur d’oranger, elle est frite, égouttée, puis passée au miel chaud. Le rapport de température entre le gâteau et le miel décide de la texture finale.
La briouate distance les trois autres sur ce point précis. Aucune brik, aucun bourek, aucun samoussa ne monte sur un plateau de fête à côté des cornes de gazelle. La briouate, si. Une seule pâte, une seule forme, deux services opposés dans le même repas : personne d’autre ne fait ça dans la famille.
Le samoussa n’a aucun lien de parenté avec les trois autres
Il vient de plus loin, et par une autre route. Le mot est persan : sanbosag, un chausson triangulaire, attesté dans les manuscrits du Xe siècle. Les livres de cuisine arabes l’écrivent sanbusak ou sanbusaj entre le Xe et le XIIIe siècle. Il entre dans le nord de l’Inde avec le sultanat de Delhi, et c’est là que la viande cède la place à la pomme de terre et aux petits pois.
Il est arrivé en France par La Réunion, par les Comores et par Mayotte, puis par les restaurants indiens des grandes villes. Le Maghreb n’y est pour rien. Goûte la farce, tu la reconnais du premier coup : cumin, coriandre, curcuma, garam masala, piment vert. Aucune de ces épices ne fait un bourek.
Reste la question qui revient à chaque fois. Est-ce qu’on fait un samoussa avec de la feuille de brick ? Oui, et c’est même ce qui se pratique à La Réunion : on coupe le disque en bandes de sept centimètres et on plie en triangle. La pâte à samoussa vendue congelée dans les épiceries asiatiques est un autre produit, une pâte de farine de blé plus épaisse et plus élastique. Elle croque au lieu de cloquer.
Pourquoi le Maroc dit briouate quand tous les autres disent bourek
Pose une carte de l’Empire ottoman à côté de la carte des noms et elles se superposent. La Tunisie, l’Algérie, la Libye, l’Égypte, le Levant, les Balkans : tous sous la Sublime Porte pendant des siècles. Le Maroc : jamais. Là où le turc börek a circulé, le feuilleté farci s’appelle bourek ou brik. Là où il n’a pas circulé, il porte un mot arabe.
Marin Wagda pose cette diffusion ottomane dans la revue Hommes & Migrations, en 2003, et relève que le Maroc est la seule terre du Maghreb à y avoir échappé. Ça n’aidera personne à faire frire quoi que ce soit. Ça évite de chercher une différence de recette là où il n’y a qu’une frontière politique du XVIe siècle.
Ce que tu prépares quand une recette réclame l’autre
Les quatre existent en triangle, tous les quatre. Une briouate se plie en triangle, un bourek aussi quand la maison le veut, une brik se sert souvent en triangle, et le samoussa ne connaît que cette forme. Choisir un pliage sur le nom du plat, c'est se tromper une fois sur deux.
Le pliage se choisit sur la farce, jamais sur le nom : une garniture coulante tient dans un carré soudé et fuit d’un cigare.
Warka demandée par une recette marocaine, feuilles de brick dans ton placard : tu y vas sans réfléchir. La brick est un peu plus épaisse, donc tu ne doubles pas la feuille comme tu le ferais pour une pastilla, et tu baisses le feu d’un cran. Pour la pâte à samoussa d’une recette réunionnaise, coupe des bandes de sept centimètres dans un disque de brick ; le triangle se plie sur une bande et jamais sur un carré. Le seul refus de la liste concerne le filo dans une brik à l’œuf. Le filo se beurre entre deux couches et il ne retiendra pas un jaune liquide.
Reste le cas inverse, celui de la farce qu’on a déjà sous la main et du nom qu’on ne sait pas lui donner. Les deux menus ci-dessous répondent en même temps à la question du nom, à celle du pliage et à celle du délai.
Qui prend quoi
Tu es seule en cuisine pour douze personnes. Bourek ou briouate, pliés la veille et rangés crus au congélateur. Tu descends le plateau, tu fries en deux fournées pendant que la chorba chauffe, et tu ne quittes jamais la table plus de dix minutes. La brik à l’œuf est ingérable à ce nombre : une par une, à la commande, et ta soirée se passe devant la poêle.
Vous êtes quatre et tu veux une entrée qui fasse taire la table. Brik à l’œuf, une par personne, frite quand les assiettes sont déjà posées. Le jaune coulant ne s’achète nulle part et ne se réchauffe pas. C’est le seul des quatre qui mérite qu’on le fasse au dernier moment.
Quelqu’un chez toi ne mange rien d’épicé. Chez moi c’est Adam, neuf ans. Briouate au fromage ou bourek à la viande douce, et le samoussa part sur un plateau à part. Un samoussa correct porte du piment vert et du garam masala ; les retirer ne donne pas un samoussa doux, ça donne un chausson de pomme de terre.
Les quatre sur le même plateau, et dans quel ordre les frire
Rien n’interdit de servir les quatre le même soir. L’ordre du bain d’huile, lui, compte.
Commence par tout ce dont la farce est déjà cuite : boureks, briouates salées, samoussas. Ceux-là tiennent dix minutes sur une grille sans s’affaisser et se remettent en chauffe au four sans dommage. La brik à l’œuf ferme la marche, seule, une fois tout le monde assis.
Les briouates sucrées passent en dernier, et dans une autre huile si tu en as les moyens. La pâte d’amande qui s’échappe par une soudure caramélise au fond de la casserole, noircit le bain en deux minutes et donne au bourek suivant un goût de brûlé que rien ne rattrape. Je l’ai fait une fois. Une seule.