Aller au contenu
Sanafa La cuisine du Maghreb et du Levant, geste par geste

Entrées, soupes et salades

Douze salades orientales cuites du Maghreb, et le geste qui distingue chacune

Zaalouk, mechouia, hmiss, ommok houria : douze salades orientales cuites qui se ressemblent en photo et se séparent par un geste. Écraser ou couper, griller ou frire, bouillir ou confire, et laquelle faire en premier.

Par Nadia Belkacem Publié le 29 août 2026
Six petits bols de salades cuites orange, rouge sombre et vert olive posés autour d'un pain rond entamé
16 minutes de lecture
Ce que cette page contient

Une lectrice m’a écrit en juillet. Elle avait fait mon zaalouk pour un repas de famille, sa belle-mère algérienne y avait goûté, et le verdict était tombé : c’était du hmiss, et du hmiss raté. La question qu’elle me posait tenait en une ligne. Qui a raison ?

Elles avaient raison toutes les deux. Ces salades orientales se ressemblent dans l’assiette au point qu’on les confond, et elles ne se ressemblent pas du tout dans la casserole. Ce qui les sépare n’est presque jamais la liste des courses : c’est un geste, un seul, que les recettes en ligne mentionnent en trois mots ou pas du tout. On écrase ou on coupe, on grille ou on frit, on fait bouillir vingt minutes ou on laisse confire trois heures. Change ce geste et tu changes de salade, même en gardant les mêmes légumes et les mêmes épices.

Ce qui compte comme salade orientale cuite, et ce qui n’en est pas

J’appelle salade cuite un légume qu’on a cuit, qu’on assaisonne froid ou tiède, et qu’on mange au pain avant le plat. Sortent d’office la slata tounsia et la salade marocaine en dés, qui sont crues, et le taboulé avec elles. Les mezzés du Levant sortent aussi, moutabal et baba ganouj en tête : ils sont bâtis sur le tahini et appartiennent à une autre table, celle qu’on mange au pain plat et à la fourchette.

Reste le Maghreb, et une trentaine de préparations qui circulent sous des noms flottants. J’en ai gardé douze, sur un critère unique : chacune se distingue de toutes les autres par un geste que je peux nommer. Deux salades qui partagent le même légume et le même geste ne font qu’une entrée, quel que soit leur nom local. C’est ce qui fait que le hmiss et la mechouia figurent tous les deux ici alors qu’on les donne partout pour synonymes, et que trois variantes de zaalouk n’en font qu’une.

Et il y a un travail que les douze partagent, celui qu’on rate le plus souvent : retirer de l’eau. Un poivron et une aubergine sont des sacs d’eau. Les fiches de l’interprofession des fruits et légumes frais donnent 91 g d’eau pour 100 g d’aubergine, et 90,5 g pour le poivron. Tant que cette eau est dans la poêle, il n’y a pas de salade, il y a une soupe froide.

91 %l'eau d'une aubergine, celle qu'il faut faire partir

90,5 %celle d'un poivron, sous une peau qui la retient mieux

20 min à 3 hl'écart de cuisson entre la plus rapide et la plus lente des douze

La saladeD’où elle vientLe légumeLe geste qui la sépare des autres
ZaaloukMarocaubergineécrasée à la fourchette pendant la cuisson
Zaalouk de courgettesMaroccourgettecuite à découvert, jamais couverte
Slata mechouiaTunisiepoivrongrillée à la flamme, puis pilée au mortier
HmissAlgériepoivrongrillée, puis coupée au couteau
TaktoukaMarocpoivron et tomatetomates réduites seules, poivrons ajoutés en fin
ChakchoukaTunisiepoivron et tomatesautée à cru, œufs cassés dessus
Ommok houriaTunisiecarottebouillie, puis écrasée brûlante
Khizou mchermelMaroccarottecuisson courte, rondelles entières, marinade froide
Bit injalaTunisieaubergineen cubes, pressée, relevée aux câpres
Slata magliyaTunisietomate et pimentfrite à la poêle au lieu d’être grillée
ZvitiAlgérietomate et poivronpilée au mortier avec une galette de semoule
MatbuchaMaroctomate et poivronréduite deux à trois heures à découvert

Zaalouk d’aubergines : écraser dans la poêle, pas dans l’assiette

Les cubes d’aubergine partent à couvert avec la tomate concassée, l’ail, le cumin et le paprika, et la plupart des recettes s’arrêtent là. Le zaalouk se termine à découvert, et on l’écrase à la fourchette pendant qu’il cuit, contre le fond de la poêle, en plusieurs fois. Pas à la fin, pas dans le saladier. La chair déjà fondue relâche son eau sous la fourchette et cette eau part au feu, ce qui n’arrive jamais si tu écrases après.

Le repère de cuisson est visuel : l’huile remonte sur les bords, et la spatule laisse au fond une trace qui ne se referme pas. Compte quarante à quarante-cinq minutes. Si tu prépares un repas complet, c’est la salade à faire la veille : elle est franchement meilleure le lendemain et elle tient trois jours au frais.

Ce qu’elle ne sait pas faire : être belle. Le zaalouk est brun, informe, il s’étale mollement dans le plat. Et quarante-cinq minutes de gaz au mois d’août dans une cuisine de neuf mètres carrés, je les sens passer.

Zaalouk de courgettes : à découvert du début à la fin

La courgette n’est pas une petite aubergine, et c’est là que je me suis plantée la première fois. Je l’ai cuite à couvert par habitude, elle a rendu son eau en quatre minutes, et j’ai obtenu une bouillie verte qui flottait dans son jus. La courgette contient autant d’eau que l’aubergine mais elle la lâche tout de suite, sans passer par la phase fondante.

Donc : dés avec la peau, huile chaude, feu vif, aucun couvercle à aucun moment, et l’écrasement seulement à la toute fin. Vingt minutes de poêle. Il existe une version où les courgettes sont d’abord taillées en lamelles et grillées, puis hachées et montées à la chermoula ; elle reste plus ferme et plus fumée, et elle se rapproche des salades de poivrons plus que du zaalouk.

C’est la salade cuite du mardi soir : une poêle, vingt minutes, rien à peler. En échange, le goût est court et elle ne tient pas : dès le lendemain elle relâche de l’eau au fond du bol et se délave.

Slata mechouia : la peau doit être noire, pas dorée

Le poivron passe sur la flamme nue jusqu’à ce que la peau cloque et noircisse franchement. Pas doré, pas taché : noir. Tant qu’il reste des zones claires, la peau tiendra à la chair et tu la retireras par lambeaux avec la moitié du poivron dessus. Quinze minutes sous un linge ensuite, la vapeur décolle le reste.

Le pilage au mortier et le détail de la grillade, je les ai traités dans la page sur les poivrons grillés et dans la fiche de la mechouia tunisienne, parce que trois salades commencent par ce même travail. Le point que j’ajoute ici, c’est l’égouttage : une demi-heure dans une passoire après le pilage, avant l’huile. Sans lui, l’huile d’olive flotte au-dessus d’un jus rose.

C’est la salade qui porte une table de kémia à elle seule, avec du thon, de l’œuf dur, des olives et du pain. Elle coûte cher en travail : une heure et demie, une cuisine qui sent le brûlé pendant deux jours, et un résultat qui ne vaut rien en février avec des poivrons de serre.

Hmiss : les mêmes légumes, mais coupés au couteau

On me dit partout que le hmiss algérien et la mechouia tunisienne sont le même plat. Les légumes, oui. Le geste, non. Le hmiss se coupe au couteau en morceaux d’un centimètre qu’on doit encore reconnaître dans l’assiette, et il passe souvent une seconde fois à la poêle avec l’ail, l’huile et le carvi, ce que personne ne fait à une mechouia. À Tlemcen on y casse des œufs, ce qui achève de le sortir de la catégorie des salades pilées.

Le résultat n’a pas la même fonction à table. Une mechouia est une pâte qu’on ramasse. Un hmiss est une garniture qu’on pique.

Il va à côté d’une grillade, et c’est là qu’il est bon : le morceau de poivron résiste sous la dent, l’huile parfumée coule dans la viande. Sur une tartine, en revanche, il tombe. Ne le sers pas en kémia en croyant remplacer une mechouia, tu auras des invités qui poussent des morceaux sur leur pain.

Taktouka : les tomates réduisent d’abord, les poivrons arrivent après

La taktouka marocaine se joue sur l’ordre, et l’ordre est contre-intuitif. Les tomates pelées mijotent seules vingt minutes avec l’ail et le paprika, jusqu’à ce qu’elles épaississent vraiment. Les poivrons, eux, ont déjà été grillés et pelés : ils entrent en lanières dans les cinq dernières minutes, juste pour se réchauffer.

Mets tout en même temps et le poivron cuit deux fois. Il perd le goût de flamme pour lequel tu viens de passer vingt minutes à le noircir, et tu obtiens une compote de légumes correcte dont personne ne devinera l’origine.

Sa place est à côté d’un plat de viande, chaude ou froide, là où sa douceur tomatée fait le contrepoint. Son défaut est un défaut de table : servie en même temps qu’un hmiss, elle fait doublon. Les deux sont rouges, les deux ont des poivrons, et les invités prennent dans un seul des deux plats. Il faut choisir.

Chakchouka : rien n’est grillé, tout est sauté à cru

Le mot voyage mal. En Algérie, du côté d’Annaba, chakchouka et taktouka désignent le même mijoté d’été. En Tunisie, la chakchouka est une poêlée de poivrons, de tomates et d’oignons coupés crus, démarrés à l’huile avec la harissa, sur laquelle on casse des œufs à la fin. C’est cette absence de grillade qui la sépare de tout le reste de cette liste : aucun légume ne voit la flamme, et il n’y a rien à peler. Les poivrons se défont lentement dans l’huile et gardent un goût végétal que le gril détruit.

C’est le dîner de vingt minutes quand personne n’a rien prévu et qu’il reste trois poivrons. Elle n’appartient à cette liste qu’à moitié, et je l’assume : dès que l’œuf entre, elle se mange chaude, à la cuillère, et elle ne s’avance pas d’une heure.

Ommok houria : écraser les carottes brûlantes, jamais refroidies

Carottes en tronçons, grande eau salée, vingt-cinq à trente minutes. Elles sont prêtes quand le morceau s’écrase entre deux doigts, pas quand la pointe du couteau entre. Tu les égouttes, tu les laisses rendre leur vapeur deux minutes dans la passoire, et tu écrases à la fourchette pendant que ça fume encore.

La température au moment d’écraser décide de la texture. Une carotte refroidie devient élastique sous la fourchette : elle fait des grumeaux qui ne se défont plus, et la salade a une texture de purée mal reprise. Chaude, elle s’écrase en une seconde. Ensuite seulement viennent l’ail pilé au sel, la harissa, le carvi moulu, puis l’huile d’olive et le citron en dernier. Le nom veut dire quelque chose comme « ta mère est une fée », et plusieurs histoires circulent sur son origine sans qu’aucune soit établie.

Si tu n’as jamais fait de salade cuite, commence par celle-là. Pas de four, pas de mortier, quarante minutes en tout dont trente d’attente, et elle se garde trois jours en gagnant du goût. C’est le geste d’écraser à chaud qu’elle t’apprend, et ce geste ressert dans la moitié de cette liste.

Sa faiblesse est entière dans la harissa. Avec un tube de supermarché fadasse, tu obtiens une purée de carottes tiède et orange, et les enfants la regardent de travers à cause de la texture. J’ai détaillé ce qui distingue une harissa correcte dans la page sur la harissa.

Salade de carottes au cumin : les rondelles doivent rester entières

Même légume que la précédente, geste inverse, salade opposée. Le khizou mchermel marocain se taille en rondelles biseautées d’un centimètre et se cuit court, douze à quinze minutes, à l’eau ou à la vapeur. On arrête pendant que la pointe entre mais que la rondelle tient. Une carotte qui s’écrase entre les doigts est déjà trop cuite pour cette salade-là.

Tout le goût se fait après, à froid : cumin, paprika doux, ail râpé, jus de citron, huile d’olive, coriandre hachée, et une heure de frigo minimum. La rondelle boit la marinade sans se défaire.

C’est la seule de la liste que les enfants finissent, parce qu’elle croque et qu’elle ne pique pas. Le mien, qui ne mange rien de relevé, en reprend. Contrepartie : elle ne se décide pas au dernier moment. Servie tout de suite après la cuisson, elle est fade et ressemble à des carottes vinaigrette de cantine.

Bit injala : l’aubergine en cubes, pressée avant d’être assaisonnée

Celle-ci est tunisienne et elle prend l’aubergine à l’exact opposé du zaalouk. Gros cubes, cuits à la friture ou à l’eau bouillante avec des gousses d’ail, puis pressés entre deux assiettes pendant dix minutes pour chasser ce qu’ils ont bu. On coupe grossièrement au couteau, on garde des morceaux, et on relève aux câpres au vinaigre, aux olives, au persil.

Le zaalouk est doux et fondu, tourné vers le cumin. Celle-ci est vive et acide, avec des morceaux qui résistent sous la dent. C’est l’aubergine pour ceux qui trouvent le zaalouk trop sucré, et elle tient mieux à côté d’un poisson.

L’aubergine frite boit une quantité d’huile déraisonnable, et le pressage n’en rend jamais la totalité. Si ça te gêne, fais-la à l’eau bouillante : tu perds le moelleux gras, tu gagnes une salade nettement plus légère. Et vas-y doucement sur les câpres, qui prennent toute la place dès la cuillerée de trop.

Slata magliya : la mechouia de ceux qui n’ont pas de flamme

Maglia veut dire frit. Les tomates, les piments et l’ail cuisent dans l’huile à la poêle, à couvert, jusqu’à s’affaisser, puis on écrase. Aucune peau ne noircit et rien ne se pèle. On la présente souvent comme la mechouia du pauvre, ce qui est injuste : la friture donne une rondeur sucrée que le gril ne donne jamais, et elle rend le piment plus supportable. C’est la salade de l’hiver et des appartements, quand les poivrons viennent de serre et ne rendent rien à la flamme, ou quand noircir un légume sur le gaz déclencherait le détecteur de fumée du palier.

Ce qu’elle n’a pas, c’est le goût de fumée, celui que tes invités attendent dès que tu annonces une salade grillée. Annonce-la sous son nom. Elle est aussi plus grasse : elle cuit dans l’huile du début à la fin.

Zviti : tout au mortier, la galette comprise, et servi chaud

Le zviti vient des hauts plateaux algériens, de Bou Saâda, et on l’appelle aussi slata bou mahrass, la salade du mortier. Tomates, poivron, piment vert grillés, ail, coriandre fraîche, graines de fenouil et de coriandre, tout est pilé au mahrass. Puis, et c’est là que ça se sépare de tout le reste, on incorpore des morceaux de galette de semoule qui boivent le jus des tomates et le fumé du poivron. Une noix de beurre, et ça se mange chaud, directement dans le mortier.

Sers-le comme un plat, à partager, avec un verre de lben à côté pour éteindre le piment. Personne ne le prend pour un accompagnement une fois qu’il est sur la table. Deux réserves honnêtes, quand même. La galette détrempe : le zviti ne s’avance pas d’une demi-heure, il se pile et il se mange. Et sans mortier de pierre, tu peux toujours écraser au pilon dans un saladier, mais tu n’auras pas la texture granuleuse qui fait son nom.

Matbucha : deux heures de feu doux jusqu’à la confiture

Tomates et poivrons rouges, pelés tous les deux, hachés, et une réduction de deux à trois heures à découvert sur le plus petit feu, avec l’ail et le paprika. On ne mixe pas. On ne monte pas le feu. Le sucre de la tomate se concentre jusqu’à ce que la cuillère laisse un sillon qui reste ouvert et qu’on voie le fond de la casserole.

C’est la seule de cette liste qui s’avance vraiment : une semaine au réfrigérateur sous un centimètre d’huile, plusieurs mois au congélateur en petits pots. J’en fais deux kilos à la fin de l’été, quand les tomates ne coûtent plus rien, et j’en ai jusqu’en janvier.

Le prix est le temps : trois heures pour remplir un bol de taille moyenne, et un fond qui attache dès qu’on s’éloigne dix minutes. Elle se programme, comme une confiture.

Ce que tu as dans le frigo, et la salade qui va avec

Le choix se fait presque toujours dans cet ordre : le légume qui traîne d’abord, la texture qu’on veut ensuite, et le temps qu’on a devant soi.

Ce qui se garde, et ce qui se mange dans l’heure

Une salade cuite n’a pas de durée de conservation propre : elle a la durée de son geste. Celles qui ont été réduites longtemps, matbucha et zaalouk en tête, s’améliorent au froid parce que la réduction a déjà retiré l’eau qui les ferait tourner. Celles qui reposent sur une texture, la mechouia pilée, le zviti à la galette, se dégradent en quelques heures : l’eau ressort, l’huile se sépare, le grain se ramollit.

La règle que j’applique chez moi : je fais la veille tout ce qui a mijoté plus de trente minutes, et je fais le jour même tout ce qui a été pilé, grillé ou monté à cru. Aucune salade cuite ne se congèle correctement sauf le matbucha, dont la texture est déjà celle d’une confiture. Le reste rend son eau à la décongélation et il faut le remettre au feu, ce qui n’est plus tout à fait la même chose.

Sors-les du réfrigérateur vingt minutes avant de servir. L’huile d’olive fige au froid, et une salade sortie glacée n’a aucun goût, quel que soit le soin que tu as mis à la faire.

À lire aussi dans « Entrées, soupes et salades »

Ailleurs sur Sanafa

on change de rayon