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Plats et tajines

La rfissa, le plat qui se monte sur du pain émietté

La rfissa marocaine se monte au dernier moment : galettes repassées à la vapeur, sauce blonde sans tomate, deux cuillères de fenugrec trempé. Les galettes qui conviennent, celles qui fondent, et les quantités pour six ou vingt.

Par Nadia Belkacem Publié le 24 septembre 2026
Un grand plat rond en terre couvert de lanières de msemen déchirées à la main, un bol de lentilles et de graines de fenugrec trempées posé à côté
8 minutes de lecture
Ce que cette page contient

« Du msemen détrempé dans du bouillon, où est le plat ? » Marc a dit ça la première fois qu’il en a vu arriver une sur la table. Ce soir-là il avait raison : ma rfissa était pâteuse. Je l’avais montée vingt minutes trop tôt, pendant que tout le monde finissait les olives.

La rfissa marocaine se compose de trois préparations tenues séparées jusqu’à la dernière minute : des galettes déchirées à la main, une sauce de poulet aux oignons et au fenugrec, des lentilles. Elles se rencontrent au moment où le plat arrive devant les convives, pas avant. Tout ce qui se rate dans une rfissa se rate là. Le reste est un mijoté ordinaire.

Ce qu’est la rfissa marocaine, et pourquoi sa sauce n’a pas de tomate

Un poulet cuit longuement dans une sauce d’oignons fondus, avec des lentilles et des graines de fenugrec, versé sur un lit de galettes déchirées. Voilà le plat entier.

Sa sauce est blonde. Le curcuma la dore, le gingembre et le poivre la chauffent, le safran lui donne son parfum. La tomate est le point de rupture : dès qu’il y en a, on a changé de plat et souvent de pays. Au Maroc, le mélange d’épices qui va dedans porte parfois un nom à lui, msakhen, et se vend tout prêt chez l’épicier. Un ras el hanout doux le remplace, à condition de lire l’étiquette : ceux qui sont chargés de cannelle et de bouton de rose tirent le plat vers le sucré, et la rfissa n’a rien d’un tajine aux pruneaux.

Le plat vient de loin. Le tharid, ce ragoût versé sur du pain rassis, traverse toute la cuisine arabe ancienne, et la rfissa en descend directement. Au Maroc, le mot trid désigne à la fois les feuilles de pâte étirées à la main et le plat qu’on monte avec. La rfissa, c’est ce même montage, auquel on a ajouté les lentilles et le fenugrec.

On la fait pour une naissance, au troisième ou au septième jour, pour l’Aïd, pour le retour d’un voyage. Elle mobilise deux feux, une vapeur et un grand plat rond, ce qui la range du côté des dimanches.

Les galettes : laquelle prendre, et où la trouver en France

La baseCe qu’elle donne sous la sauceLe travail qu’elle demande
Trid étiré à la maindes feuilles très fines, qui fondent en boucheune matinée et une grande table
Msemendu feuilletage et de la mâche, la version la plus courante1 heure, ou rien du tout s’il est acheté surgelé
Melouiun grain plus serré, roulé en escargotle même que le msemen
Harchaune semoule sableuse, qui tient longtemps sous la sauce20 minutes, mais le plat devient une rfissa medhoussa
Pain rassis en désça absorbe vite et beaucoupaucun, et le plat s’appelle alors treda

Le trid étiré à la main reste le plus fin et le plus juste, mais il demande une matinée et un plan de travail que je n’ai pas. Je monte mes rfissa au msemen surgelé, acheté rue Villeroy par paquets de 8, autour de 3,50 € le paquet. Sorti la veille au réfrigérateur, puis tiédi 2 minutes à la poêle sèche, il se déchire aussi bien qu’un msemen du matin.

Le faux ami du rayon

Les feuilles de brick, elles, ne remplacent rien. Trop sèches, trop fines, elles fondent dans la sauce en quelques secondes et il ne reste qu'une bouillie grise. Sans trid ni msemen, prends du pain rassis coupé en dés : tu feras une treda, plat honnête et assumé plutôt qu'une rfissa ratée.

Une chose ne se négocie pas : on déchire à la main, jamais au couteau. Les bords irréguliers accrochent la sauce, une lanière coupée net la laisse glisser. Vise la largeur d’un doigt et la longueur d’une phalange.

Le fenugrec, la graine qui décide du goût

Compte 2 cuillères à soupe de graines pour 6 personnes, trempées 12 heures dans l’eau froide, rincées, égouttées. C’est ma dose et je n’en bouge plus. Le fenugrec sent le sirop d’érable et le céleri, il laisse en fin de bouche une amertume nette, et c’est ce qu’on vient chercher dans une rfissa. Trois cuillères, et le plat tourne au médicinal.

Le trempage fait un vrai travail. Une graine sèche jetée dans la sauce reste dure sous la dent et libère toute son amertume dans la bouche de celui qui tombe dessus. Trempée, elle gonfle, s’assouplit, se fond dans le bouillon. Si des enfants mangent à table, noue les graines dans un carré de mousseline avant de les mettre à cuire : elles parfument la sauce et personne ne les croque.

Autre chose, que les recettes taisent : le fenugrec se sent sur la peau. Pendant deux jours, la transpiration prend cette odeur de sirop. Ça ne se corrige pas, ça se sait.

Reste la réputation de plat pour jeune accouchée, que la rfissa traîne partout, parce que le fenugrec passerait pour soutenir la montée de lait. La tradition est réelle. La démonstration, non : dans son avis d’octobre 2025, l’ANSES a jugé que les données fournies ne suffisaient pas à établir l’innocuité des compléments au fenugrec pour les femmes qui allaitent et pour leur nourrisson. Une assiette de rfissa n’est pas une gélule, et je ne suis pas médecin. Mais si tu es enceinte ou si tu allaites, la question se pose à ta sage-femme avant de se poser à ta marmite.

Le montage se joue en cinq minutes

La sauce se conduit comme n’importe quel mijoté. Oignons émincés fondus dans l’huile et le beurre, poulet posé dessus, épices, safran, eau à mi-hauteur, couvercle, 1 heure à petits bouillons. Les lentilles entrent à mi-cuisson, le fenugrec trempé avec elles. À la fin, tu sors le poulet et tu laisses la sauce réduire jusqu’à ce qu’elle nappe la cuillère. À l’agneau, prends du collier ou de l’épaule et compte 1 h 30 avant d’ajouter les lentilles.

Le montage vient après, et il va vite.

  1. Déchire les galettes et mets-les dans le haut du couscoussier, au-dessus de la sauce, 10 minutes. Elles doivent ressortir brûlantes et souples, jamais croustillantes.
  2. Étale-les en dôme dans le plat de service.
  3. Arrose d’une louche de sauce, deux au plus. Le pain doit boire, pas nager.
  4. Pose le poulet au centre, répartis les lentilles et les oignons autour.
  5. Sers le reste de la sauce à part, dans un bol, et emporte le plat à table tout de suite.

La vapeur est l’étape qu’on saute quand on est pressé, et c’est elle qui sépare une rfissa d’une assiette de galettes mouillées. Des lanières froides absorbent le bouillon d’un coup et s’affaissent. Des lanières brûlantes le prennent lentement, gardent leur feuilletage, tiennent le temps du repas. Sans couscoussier, un plat couvert d’un torchon posé sur une casserole d’eau frémissante fait le même travail.

Ce qui ne se rattrape pas, c’est une rfissa montée d’avance. Le lendemain, les restes se réchauffent séparés : garde la sauce et le poulet d’un côté, jette les galettes détrempées, déchires-en des fraîches.

La rfissa reste un plat lourd. Le pain boit le gras du bouillon et une part tient au corps jusqu’au soir. Chez moi, Adam recrache les graines, Sofia en redemande, Marc mange le poulet et laisse les lanières. Ce plat divise une table, autant le savoir avant d’y passer trois heures.

Les quantités, de six convives à vingt


Deux choses échappent à la règle de trois. Le fenugrec d’abord : son amertume monte plus vite que le volume, et au-delà de 20 g le plat bascule quel que soit le nombre d’assiettes. Le matériel ensuite : passé 12 convives, un couscoussier de 8 litres ne monte plus assez de galettes en une seule fois, et il faut travailler en deux services ou sur deux plats.

Rfissa, chakhchoukha, trid, seffa : les plats qu’on confond

Le platD’où il vientSa baseSa sauce et sa garniture
RfissaMarocmsemen ou trid déchiré à la mainsauce blonde sans tomate, poulet, lentilles, fenugrec
TridMarocfeuilles de trid posées en couchesla même sauce blonde, sans lentilles ni fenugrec
ChakhchoukhaAlgérierougag émietté au doigtsauce rouge à la tomate, pois chiches, agneau ou poulet
Seffa medfounaMaroccheveux d’ange ou couscous à la vapeurpas de sauce, beurre, sucre, cannelle, poulet caché dessous
TredaMarocpain rassis coupé en désla sauce de la rfissa, telle quelle
Rfissa tounsiaTunisiesemoule ou galette émiettéeplat sucré, dattes, miel, fruits secs

Ce qui piège, c’est le nom. Chez moi, en Tunisie, rfissa désigne un dessert de semoule aux dattes et au miel qui n’a rien à voir avec le plat marocain. Une amie de Casablanca m’a servi la sienne un dimanche, et j’ai attendu le sucré pendant tout le repas. Quand on t’invite à manger une rfissa, demande de quel côté de la frontière vient la grand-mère.

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